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Paroisse Saint Alexis d’Ugine et Sainte Marie de Paris Archevêché des Églises Orthodoxes Russes en Europe Occidentale - Exarchat du Patriarcat oecuménique |
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La Liturgie de l’Église Orthodoxe |
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La Liturgie de l’Église orthodoxe Par le Père Michel Fortounatto
Septembre 2007 1ère causerie
Dans cette première causerie sur « la liturgie de l’Église Orthodoxe », je dirai tout d’abord deux mots sur ce qu’est l’Église orthodoxe. Avec les autres orthodoxes par le monde entier, je pense et je crois que l’Église orthodoxe est l’Église du Christ, fondée le jour de Pentecôte par l’Esprit Saint et les apôtres. Durant les siècles cette Église s’est scindée à plusieurs reprises, et nous connaissons l’Église romaine, l’Église réformée. Un rapprochement est aujourd’hui possible dans le sens de l’ouverture à un dialogue, pour l’amour de Dieu.
On peut parler «des» église orthodoxes, au pluriel, car l’organisation ecclésiale s’est faite d’après les territoires, rassemblant les peuples baptisés avec leurs langues respectives dans lesquelles ces peuples prient. Leurs chefs responsables se parlent entre eux, et assurent l’unité du corps ecclésial. Ainsi il y a l’Église grecque, l’Église d’Antioche, l’Église russe, serbe, bulgare, roumaine, japonaise, de certains pays d’Afrique, etc., etc.
Les grands mouvements de populations des 19e et 20e siècles, dus à des guerres et à des révolutions, ont déplacé des contingents de croyants orthodoxes dans toutes les parties du monde. C’est ainsi que nous trouvons des roumains, des grecs, des russes et autres orthodoxes dans notre département de l’Allier, rassemblés en petites communautés ici et là. Leurs enfants et petits enfants parlent naturellement français, et prient en français.
Personnellement j’appartiens à la tradition orthodoxe russe qui a trouvé refuge et hospitalité en France dans les années 1920, après la guerre civile qui a ravagé la Russie à la fin de la Grande Guerre. Je parlerai donc de la Liturgie orthodoxe en partant de la tradition russe, et mes exemples musicaux en seront aussi tirés.
Le rythme journalier de la prière privée
La prière personnelle et la prière liturgique sont complémentaires. Normalement, nous prions seuls, et nous prions en groupe, mais dans quelle relation ? Ces deux prières, sont-elles équivalentes ?
Dans l’être humain, la prière personnelle, étant privée et intime, précède la prière liturgique, elle en est pour chacun la nourriture première. Dès le berceau, et jusque dans sa vie adulte, l’être humain désire quelque chose, ou plutôt – il désire quelqu’un. Sous une forme ou une autre, il prie, il demande, il reconnaît quelqu’un autour de soi et il communique. Quand il aura grandit et atteint un certain degré de maturité, l’être humain entre pleinement dans la vie de la communauté humaine, il partage avec elle ses joies et ses tristesses, il se repend de ses fautes et en retour il pardonne aux autres, et surtout – il apprend à remercier. Ceci fait partie du mystère de la personne.
Partant du sentiment religieux inné, nous partons à la découverte de ce qu’est la ‘liturgie’, c’est à dire – ‘l’action commune’ des croyants, la prière de l’être humain à l’intérieur de la collectivité dont il fait naturellement partie. De ce point de vue, c’est maintenant la communauté croyante qui alimente l’essor de la personne, son développement spirituel, grâce à l’interaction à l’intérieur du groupe humain, et la présence du Saint Esprit. Si Dieu est au centre de la quête personnelle de l’homme, Il se tient aussi au coeur de la communauté constituée. Si je peux dire d’une personne proche : «j’aime cet être dans mon esprit , et je le connais dans mon cœur», alors il ne me reste qu’un pas pour connaître et aimer pareillement Dieu. Ce simple pas, bien sûr, n’est pas si simple, car c’est un pas que Dieu fait vers nous, Il se révèle à nous. En effet, depuis la création du monde, nous portons en nous ‘son image’, et nous découvrons Dieu parce que nous avons connu les autres être humains dans leur image divine. Il nous arrive souvent d’attendre longtemps cette révélation personnelle de Dieu.
Il se peut qu’à certains moments de son existence, l’être humain ressente en soi une perte de foi, un sentiment de vide spirituel. Dieu n’est plus ressenti comme quelqu’un de proche et connu. Il devient alors très difficile de prier. Mais si on ne persévère pas, le vide s’agrandit et l’angoisse augmente. Alors la liturgie, la prière de la communauté, comme aussi les livres de prières individuels, peuvent, en retour, devenir le véhicule de notre faiblesse, avec une force renouvelée. Comme la Parole de Dieu, la parole de la liturgie devient un soutient spirituel dans notre isolement. Car les textes qu’elle contient nous viennent de l’expérience d’hommes et de femmes qui sont nos pères et nos mères dans la foi. Ce sont des gents qui ont persévéré dans la prière avant nous, qui se sont abondamment abreuvé de la lecture de l’Évangile et de toute la sainte Écriture, qui ont profondément réfléchi sur la nature humaine et sur la relation de l’être humain avec Dieu son Créateur. Leurs textes sont souvent des trésors d’intelligence et de spiritualité.
Voyons une des prières individuelles et journalières dans la tradition orthodoxe, une des prières du soir.
Deuxième prière du soir, de saint Antioche :
Ô Jésus Christ, Verbe du Père, tout-puissant et parfait en Toi-même, dans ta grande miséricorde ne me quittes jamais, mais repose en moi en tout temps. Ô Jésus, bon berger de tes brebis, ne me livre pas à la séduction du serpent, ne me laisses pas non plus en proie au désir de Satan. Seigneur Dieu, devant qui je me prosterne, Roi saint, Jésus Christ, dans mon sommeil garde-moi par ta lumière constante, par le Saint Esprit par lequel tu as sanctifié tes disciples. Donne, Seigneur, à moi aussi, ton serviteur indigne, ton salut alors que je repose sur ma couche. Illumine mon esprit de la lumière intelligente de ton saint évangile ; mon âme – de l’amour de ta Croix ; mon coeur – de la pureté de ta parole ; mon corps – de ta Passion impassible ; garde ma pensée dans ton humilité ; et relève-moi en temps voulu pour chanter ta gloire. Car tu es grandement glorifié avec ton Père qui est sans origine, et avec ton très-saint Esprit dans les siècles. Amen.
Après l’expérience d’une journée écoulée, la nuit tombante nous nous préparons pour les tâches du lendemain. Ainsi, nous dit la Bible, Dieu créait le monde, jour après jour. Symboliquement, au soir, il revoyait son travail, et, «Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir et il y eut un matin: quatrième jour, cinquième jour... » Ainsi, suivant la Bible, notre jour liturgique aussi commence le soir, quand nous rassemblons notre esprit et nos forces physiques en préparation du labeur et des tentations qui nous attendent le lendemain.
Au petit matin, donc, en nous réveillant, nous prions encore les prières écrites par les Pères. En voici une de saint Macaire-le-Grand, un père ascète du 4e siècle.
« Après le sommeil, m’étant levé, je t’apporte, mon Sauveur, mon chant nocturne, et je m’incline devant Toi en disant : empêche-moi de m’endormir dans une mort pécheresse, mais comble-moi de tes richesses, Toi qui fus crucifié de ton plein gré, empresse-toi de me relever, car je gis dans l’inconscience, et sauve-moi par la vigile et la prière, pour que, après le sommeil de la nuit, un jour sans péché se lève pour moi, ô Christ Jésus, et sauve-moi ! »
D’après saint Macaire, voici ce que Jésus nous révèle de sa nature divine : Dieu, étant infiniment généreux, comble l’homme de richesses, et Il est crucifié de son plein gré, car Il se dépossède, Il se fait le plus petit de tous. Sa sainteté est cet amour infini pour autrui, cette abnégation sans bornes pour celui et celle qu’Il aime. Dieu partage ses ‘richesses’, sa sainteté, avec ceux qui sont en communion avec Lui. Quand nous prions, nous sommes touchés par sa sainteté, nous entrons dans son monde céleste, en hommes et femmes créés. Entre nous tous, et en premier lieu, ce fut Marie, sa Mère, qui entendit le message suprême de la sainteté le jour de l’Annonciation, et l’Esprit Saint s’est reposé en elle. Le Fils de Dieu devint fils d’homme. Il n’y a pas de communion naturelle plus grande que d’être enfant de sa mère, même si on est Dieu. Ayant reçu d’elle son humanité, c’est avec sa Mère que Jésus partage en premier lieu l’amour divin qui est sien, la rend ‘bienheureuse’ et infiniment plus proches que les saints anges qui, eux, n’enfantent pas, car ils sont incorporels. Ici nous nous tenons devant le mystère indicible de Jésus, enfant divin de Dieu et enfant humain de Marie, le tout en une et même personne.
Voici une prière chantée à la Vierge Marie, elle est sur les lèvres de tout fidèle orthodoxe. Elle exprime l’attachement profond du croyant et de l’Église à la Mère du Sauveur. La deuxième partie en fut écrite par Kassiani, une moniale théologienne de l’ère byzantine.
Il est digne en vérité de te célébrer, ô Mère de Dieu, bienheureuse et très pure et Mère de notre Dieu. Toi plus vénérable que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins, qui sans corruption enfantas Dieu le Verbe, toi véritablement Mère de Dieu, nous te magnifions.
Je parlerai maintenant d’une séquence de prières courtes que termine la prière du Seigneur, et qui s’emploie très fréquemment, autant dans la vie privée que dans la vie liturgique, et que dans le langage courant on appelle «prières initiales». Elle commence par une belle prière à l’Esprit Saint, la troisième personne de la Trinité, qui crée et façonne notre existence spirituelle.
Roi céleste, Consolateur, Esprit de vérité, toi qui es partout présent et qui emplis tout, Trésor des biens et Donateur de vie, viens et fais ta demeure en nous, purifie-nous de toute souillure et sauve nos âmes, toi qui es bonté.
Dans cette prière, nous découvrons que Dieu s’approche de nous avec une infinie délicatesse. Il ne nous force en rien. Comme Adam jadis, nous pouvons ignorer Dieu, à nos dépends, bien sûr. Néanmoins, si nous voulons Le trouver, nous n’avons pas à chercher loin. Le Saint-Esprit nous précède partout où nous voulons être, jusqu’aux derniers recoins de notre nature. Il nous suffit de reconnaître sa présence et l’inviter pour qu’Il vint à nous. Il «vient et fait sa demeure en nous». Là nous goûtons ce qu’est la bonté de Dieu. L’immense grandeur de Dieu se met à notre mesure, elle entre dans l’intimité de notre cœur, et partage sa vie avec une tendresse sans limite, car, de nature, Il est la bonté même.
L’Esprit Saint participe à l’évolution de la personnalité humaine. Là où nous sommes, Il nous aide à nous développer. Si nous sommes pleins d’énergie, Il nous dirige. Si nous nous sommes arrêtés de vivre, Il nous ressuscite. Si nous stagnons, Il réveille nos forces. Il nous rend purs, transparents au don de vie.
Finalement, l’Esprit Saint, roi céleste, exerce sa souveraineté dans le monde des esprits. Il nous est fréquemment difficile de discerner les esprits, les choix, les idées, les croyances, les vérités de la vie courante. Certaines nous entraînent, d’autres nous accablent. Le Saint-Esprit est là pour y mettre de l’ordre. Car Il est «Esprit de vérité», et la vérité, c’est Jésus, le fils de Dieu devenu homme. Tout doit se mesurer d’après le fils de Dieu.
Après cette prière fondamentale, viennent plusieurs pétitions et une gloire dite deux fois.
Saint Dieu, saint Fort, saint Immortel, aie pitié de nous. Saint Dieu, saint Fort, saint Immortel, aie pitié de nous. Saint Dieu, saint Fort, saint Immortel, aie pitié de nous.
Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit, et maintenant et toujours et pour les siècles des siècles. Amen.
Très sainte Trinité, aie pitié de nous ; Seigneur, purifie-nous de nos péchés ; Maître, pardonne-nous nos iniquités ; Saint, visite-nous et guéris nos infirmités, à cause de ton Nom.
Kyrié éléison, Kyrié éléison, Kyrié éléison.
Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit, et maintenant et toujours et pour les siècles des siècles. Amen.
La sainteté appartient à Dieu seul. Étant saint, Il est en tout différent du monde que nous habitons. Les choses ici-bas, les personnes, les évènements – peuvent devenir saints, sacrés, uniquement par participation, à cause de l’amour avec lequel Dieu a créé ce monde. Ce Dieu éloigné et caché franchit l’espace spirituel entre le ciel et le terre, et vient s’occuper de sa créature et la guérir.
Le deuxième sujet de ces prières est le pardon, le don de grâce que nous demandons à Dieu d’exercer à notre égard. «Seigneur, donne-nous la grâce du pardon, Seigneur, sois miséricordieux» - voici une approximation de la formule originale en grec «Kyrié éléison», qu’il est si difficile de rendre en français «Seigneur, aie pitié», et dans les langues modernes en général. Nous demandons plus que d’être graciés dans la loi, nous nous adressons à un Père, qu’Il nous guérisse, qu’Il nous pardonne nos fautes et – par implication - qu’Il nous réintègre à la famille humaine qu’Il chérit.
Nous en venons à la prière dominicale:
Notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien, et pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Malin.
Nous ne nous lassons pas de répéter cette prière, que le Seigneur a enseigné à ses disciples. Mais s’il nous arrive de nous fatiguer à la dire de jour en jour, d’heure en heure, prenons du repos, et ensuite appliquons-nous à revitaliser les deux sources d’énergie spirituelles qui sont nos instruments de perception: le cœur et l’esprit, le sentiment et la raison. Ces deux sources complémentaires forment notre être entier, il faut en prendre soin, de l’une, comme de l’autre.
Emotionnellement, notre cœur doit savoir ce que Jésus nous a enseigné, et que l’Esprit nous dicte, - qu’il y a un ciel intérieur en nous, et que nous pouvons y entrer avec confiance, car il est aussi notre patrie. Le monde extérieur est notre patrie immédiate, l’objet de notre expérience de tous les jours. Le ciel intérieur est une autre patrie, un domaine à découvrir toute notre vie. Il appartient au Père céleste qui a été, et qui est avant nous et avant le monde créé. Il crée la vie. C’est de lui que nous provenons, et c’est à Lui que nous retournons.
La raison, elle, nous explique en détail les éléments du parcours spirituel, et leur place dans le cœur. La prière dominicale est faite de sept tronçons, entourés d’un appel initial et d’une glorification finale. Ces sept tronçons suivent un développement logique, en partant de la sainteté de Dieu : «que ton Nom soit sanctifié». On peut dire que la connaissance de la réalité sainte de Dieu, est à la base de toute existence humaine. En dehors de Lui, rien n’existe pleinement. Ayant créé le monde, Dieu continue à s’en occuper. Bibliquement parlant, le Dieu du ciel est aussi le Seigneur du monde. Sa souveraineté, son Royaume ineffable se propage sur le monde, sa volonté est suivie dans le monde à travers ceux qui Lui sont fidèles, comme elle l’est au ciel.
Nous passons ensuite aux quatre autres tronçons du parcours spirituel. Ils nous concernent directement. La loi de Dieu réalise ici-bas sa volonté éternelle. Dieu nourrit l’homme pour que celui-ci existe, et pour qu’il accède finalement à la filiation divine. A cette loi, à cette volonté, résiste le mal, nous prions à écarter le mal. Nous demandons le pardon pour toute faute commise; nous demandons de nous préserver de toute épreuve difficile; nous demandons à nous tenir du côté de Dieu pour se savoir protégés, et faire le bien. Tout ceci se fait à la gloire de Dieu, son royaume est affirmé, son nom est sanctifié.
La sainteté de Dieu est à la base de notre prière. La quatrième pétition, celle qui concerne le pain quotidien, elle, est au centre du propos divin. Tout d’abord, convenons, que nous parlons de pain dans un sens général, comme de toute nourriture nécessaire à l’être humain. La version grecque, et une des versions latines donnent une lecture différente : « donne-nous notre pain essentiel» (substantialis), et ce serait l’eucharistie. Dans un éclairage ecclésial, cette lecture est tout à fait recevable. En effet, nous qui portons la blessure du péché, nous avons besoin du « médicament d’éternité », comme appellent la communion certains Pères de l’Église. Jésus Lui-même parle longuement de soi-même comme du « pain de vie »dans l’évangile de Jean (ch. 6), dont l’homme a besoin.
Mais il y plus. En plein cœur de cette quatrième pétition centrale se trouve un mot-clé, qui attire l‘accent de tout l’ensemble. C’est le mot «aujourd’hui». Ne serait-il pas aussi la clé de la prière dominicale entière ? Cette dernière, n’est-elle pas éclairée par « l’aujourd’hui de Dieu ». Les sept pétitions de la prière du Seigneur, ne sont-elles pas réalisées littéralement «aujourd’hui» ? Ne découvrons-nous pas ici «l’aujourd’hui» de la sainte Cène, le moment éternel qui est au cœur du temps terrestre, et qui indique l’eucharistie, prémisse du Royaume qui vient ? L’Eucharistie dominicale comporte justement le chant du « Notre Père » peu avant la distribution de la communion. Je vais en parler dans une causerie prochaine.
2e causerie : La vie entière du chrétien, les Sacrements
A l’échelle de la vie entière du chrétien, la prière liturgique de l’Eglise se manifeste dans les sacrements. Ils régissent notre vie chrétienne, et sont une conséquence directe de la Résurrection du Sauveur. Ils sont acheminés vers nous par l’action du Saint-Esprit depuis la Pentecôte. Ici on observe – comment commence le paradoxe de la vie chrétienne. D’un côté, nous sommes dès maintenant appelés à la joie de vivre pleinement la vie du Seigneur Ressuscité, et de l’autre, nous avons cruellement besoin de dons spirituels, les sacrements, pour y parvenir. On voit - la vie chrétienne est une chose profondément sérieuse.
Quels en sont les enjeux ? La prière centrale de la résurrection, chantée des dizaines de fois durant la saison pascale, présente la force de l’enjeu principal :
« Le Christ est ressuscité des morts, par la mort Il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux Il a donné la vie ».
Voici ce chant, tel qu’il est chanté la nuit de Pâques, entrecoupé de versets des psaumes 68 et 117 : Que Dieu se lève, et que ses ennemis soient dispersés, et que ceux qui Le haïssent fuient loin de sa Face. Qu'ils se dissipent, comme la fumée ; comme fond la cire en face du feu. Ainsi périront les pécheurs devant la face de Dieu. Mais que les justes soient dans la joie. Ce jour, le Seigneur l'a fait, soyons dans la joie et dans l'allégresse. Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit. Et maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.
La mort et la corruption de notre nature sont entrés dans la vie du monde. Malgré le fait que, enfants, nous naissons – en principe destinés à une vie bienheureuse, apparemment innocents de tout mal, nous portons en nous dès le début une certaine cassure, un penchant qui mine notre intégrité, notre volonté spirituelle tout au long de notre existence, et qui nous pousse à commettre des péchés. Pourquoi ce malheur ? Je crois que la réponse est en nous : nous péchons parce que, dans le tréfonds de notre être, quelque chose dans notre volonté nous pousse à le faire. Personne ne nous y oblige, sauf cette perversion que, dans le fond, nous détestons. Comme le dit saint Paul : « je fait le mal que je ne veux pas, et je ne fait pas le bien que je veux ». L’une des tâche de la vie, c’est de réussir à en accepter la responsabilité. Ou encore - c’est d’accepter l’aide de Dieu, qui peut tout pour nous rendre libres.
Mais, objectivement, si son origine n’est pas en nous, d’où vient le mal alors ? Il existe en dehors de nous. Il a existé avant que nous ne soyons nés. D’après le récit inspiré de la Genèse, il a existé avant même la création du premier couple humain, dans la forme symbolique du serpent au milieu du Paradis. Par là se confirme l’intuition ressentie par l’homme que, non seulement le mal fut avant nous dans le temps, mais aussi qu’il nous précède logiquement, car nous ne l’avons pas créé. C’est pourquoi aussi nous ne pouvons pas l’expliquer, il est irrationnel. Il se greffe sur la personne que nous sommes. Il est irrationnellement présent en nous, mais en conscience, chaque fois que la tentation s’en présente, nous pouvons à peine éviter de faire le mal.
Devant ce problème grave, l’Église, quant à elle, nous apporte une précision cardinale : le mal est personnel. La traduction préférée de la prière dominicale dans la pratique de l’Église orthodoxe est précise là-dessus : « délivre-nous – non du mal, mais - du Malin ». Malin est un nom propre, c’est la personne du diable. Le diable est nommé en toutes lettres dans la catéchèse du Baptême, c’est celui qui figure dans la tentation de Jésus au désert, celui que l’on appelle « le prince de ce monde ». Le mal est son œuvre, sa création. A la limite de la tentation, comme ce fut le cas pour Jésus, le travail spirituel prend la forme d’un duel entre l’Homme et le Malin. Ayant vaincu cet Adversaire une fois pour toute, le Christ Ressuscité nous en délivre. Pour nous le chemin est tracé dès le début de la vie consciente – se convertir, et suivre Jésus dans la vie quotidienne, et « être saints comme Dieu est saint », comme dit le psaume.
Ce cheminement, dans la communauté chrétienne, commence pour l’enfant dès sa naissance. L’être humain qu’il est, dépendant au début entièrement de sa mère, s’incorpore à la fois à la vie de sa famille et à la prière de l’Église. La famille humaine étant la molécule de la famille de Dieu, le nouveau-né commence son existence dans le milieu chrétien. Au huitième jour, on lui donne un nom – considéré saint, qui s’inscrit dans le ciel. Au quarantième jour, lui et sa mère sont présentés à l’Église du Christ, en une unité existentielle et spirituelle, où l’Église l’incorpore dans sa prière, et la famille chrétienne commence à servir Dieu.
Le jour de son baptême, l’enfant traverse un espace spirituel énorme, depuis le moment de sa conception jusqu’au seuil du Royaume de Dieu, où il reçoit la nourriture de l’Eucharistie, en tant que membre de l’Eglise à part entière. En effet, dans l’Église Orthodoxe tout enfant devenant membre de la famille de Dieu par le sacrement du Baptême, participe à la nourriture du Royaume. La communion, on le sait, est déjà offerte aux nourrissons, en quantité minime, sous les deux espèces du Pain et du Vin ensemble.
Le jour de son baptême, l’adulte, quant à lui, traverse l’espace spirituel en toute conscience et en assumant sa responsabilité, en présence de ses témoins et de l’assemblée des fidèles. D’abord vient le catéchuménat, où le candidat est enrôlé, comme inscrit au ciel et reçu par le Seigneur dans la bénédiction du prêtre. Dans des prières assidues, l’Église le libère de l’emprise du diable par des exorcismes répétés, il renonce pour sa part solennellement à Satan, il proclame sa fidélité entière au Christ Jésus, et il récite le Credo, se prosternant finalement jusqu’à terre devant le Créateur.
Arrive le moment du Baptême. Le nouveau chrétien en sortira en homme, en femme « christique », fondamentalement uni au Christ. Cela veut dire que ce candidat se tient devant le mystère indicible de la mort et de la résurrection, comme ce fut le cas pour le Christ. Au temps de la chrétienté antique, et peut-être aussi aujourd’hui, les baptêmes se célébraient la veille de Pâques, pour bien marquer le lien du sacrement ecclésial avec la Passion du Seigneur et sa Résurrection. Or, pour employer l’expression de saint Paul, si on veut être baptisé en Christ, on revêt aussi le Christ, littéralement on meurt et on ressuscite avec Lui. Cela se fait implicitement au temps du baptême, et le chrétien continue à le vivre dans l’expérience de sa vie entière.
On s’approche ainsi de l’eau baptismale. L’eau est l’élément primordial de la création du monde. En touchant cette eau – et le baptisé y entrera corporellement – on touche à l’univers, créé par Dieu dans la nuit des temps, le cosmos. On touche aux flots qui ont engloutit l’humanité pécheresse au temps de Noé et les armées menaçantes du pharaon du temps de Moïse. Finalement on plonge dans l’eau salvatrice du Jourdain sous les yeux prophétiques de saint Jean le Précurseur. Mais surtout on entre dans la réalité du Golgotha et du Tombeau dans le jardin de Joseph d’Arimathée, lieu de la Résurrection, duquel s’épanche la vie nouvelle du Royaume, lumineuse et intarissable.
Le sacrement du baptême est donc un évènement pascal. D’abord, le nouveau chrétien reçoit « l’huile de la joie » qui lui redonne l’intégrité de la première création. Puis il entre dans l’eau et, une fois baptisé, symboliquement ressuscité et façonné à la ressemblance de la Mort et de la Résurrection du Christ, il revêt l’habit blanc, pareil au vêtement de lumière que portaient Adam et Ève au Paradis avant la Chute. Finalement, dans l’onction d’huile, appelé « chrysme », il reçoit le « don de l’Esprit Saint », que marque le « sceau », appliqué sur son corps par le prêtre en forme de petites croix. Selon le message de la Bible, ce don fait du baptisé un roi – à l’image du Roi crucifié qu’est Jésus, un prêtre et un prophète. Alors, l’assemblée qui est présente, se dirige en chantant avec lui vers la nef de l’église, où, ayant entendu la Parole de Dieu, épître et évangile, il prendra part à l’Eucharistie pour la première fois.
Je vais parler de l’Eucharistie dans une causerie prochaine. En avant-goût, écoutons une belle mélodie du chant des chérubins – qui correspond à l’offertoire latin – où le pain et le vin, qui deviendront la communion, sont portés avec recueillement à l’autel central de l’église :
Nous qui, dans ce mystère, représentons les chérubins et chantons l’hymne trois fois sainte à la vivifiante Trinité, déposons maintenant tous les soucis de cette vie, pour accueillir le Roi de toutes choses, invisiblement escorté par les ordres des anges. Alleluia, alleluia, alleluia.
Trois sacrements particuliers se rattachent à l’Eucharistie d’une façon organique : le mariage, l’ordination sacerdotale et le repentir.
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